Devant la télévision, au cinéma, au théâtre, devant une interpellation policière musclée, qui n’a fait l’expérience de sa condition de spectateur ? Qui n’a pensé, que celle-ci était propre à emblématiser ce qu’il peut y avoir de plus inactif, de plus passif, de plus lâche ? Inactif, impuissant, aliéné, conscience mystifiée, séparée d’elle-même, le spectateur a ainsi plutôt mauvaise réputation. Sujet taillé sur mesure pour la société du spectacle, pauvre hère abusé par les ombres de la caverne ou travailleur ignorant sa condition d’exploité, toute une pédagogie prétend l’éveiller.
Cette pédagogie, le dernier livre de Jacques Rancière la débusque aussi bien dans le Manifeste communiste qu’au coeur du théâtre de la cruauté d’Artaud : elle est pour lui le propre de toute une tradition critique qui prétend abolir la contemplation dans l’action et expliquer l’aliénation à ceux qui la subissent. Mais, à l’opposé, elle est aussi portée par les adversaires de la tradition critique, pour qui cette passivité est le propre de la subjectivité consumériste de l’individu démocratique : "Spectateur", dans cette langue réactionnaire, se dit ainsi "consommateur". Elle annonce que ce n’est qu’au prix d’une servitude universelle que la civilisation démocratique sera sauvée, menacée qu’elle est par le désir illimité de liberté de ses sujets.
La passion de l’inégalité opère continuellement la distinction entre ignorants et savants, entre ceux qui agissent et ceux qui regardent, entre activité et passivité. L’émancipation consiste à récuser ce partage.Le spectateur émancipé affirme alors sa capacité à voir, à interpréter, à savoir. Par-delà la question de l’art, du théâtre et des images, c’est donc bien des ressorts de l’émancipation qu’il sera question aujourd’hui.









