Véritable zone d’attraction que le nihilisme. Notion flottante mais familière et ô combien agissante au coeur de notre présent. L’histoire de cette notion semble méconnue, mais son usage s’est installé durablement dans la philosophie académique contemporaine, la plupart du temps pour décrire, de manière plus ou moins euphémisée, la chute, la décadence dont les sociétés et la pensée moderne seraient porteuses. Face à cette confusion des langages, nos deux invités, Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi, ont justement choisi d’explorer « L’histoire cachée du nihilisme", chacun avec la partition qui lui est propre. Pour commencer, la partition de Michèle Cohen-Halimi fait débuter cette histoire cachée pendant la Révolution française. C’est alors qu’Anarchis Cloots, député allemand à la Convention, donne une définition positive de la république des droits de l’homme comme république nihiliste. Puis, vers 1800, sous une forme nettement accusatoire, Jacobi dénonce comme nihilisme un prétendu athéisme de Fichte et de la pensée de Kant, l’abstraction et le caractère négateur de toutes choses par le rationalisme. Ensuite, le concept voyage, et nous voyageons avec lui pour nous retrouver au coeur de l’anarchisme et de la littérature russes du XIXème siècle, au coeur de la constellation fréquentée par Bakounine et Dostoïevski, de l’action directe et négatrice de Netchaïev à la tragédie du nihilisme mise en scène par le roman métaphysique. Après cette traversée de l’action politique révolutionnaire et de la littérature, c’est Nietzsche que nous rencontrons pour une étape ultime. Nietzsche qui tente de dissocier différentes formes de nihilisme, passifs et actifs, allant jusqu’à se caractériser lui-même comme "le premier nihiliste parfait de l’Europe", avec la polyphonie qui caractérise son oeuvre. Polyphonie niée furieusement par Heidegger. C’est ici qu’intervient la partition de Jean-Pierre Faye : celui-ci montre le faux-sens dans lequel Heidegger embarque l’oeuvre nietzschéenne :cette prétendue chute de la pensée hors de l’être, incarnée pour lui par la métaphysique occidentale dans son ensemble, métaphysique dont le nihilisme, nous dit Heidegger, serait l’essence. Faye rappelle dans quelle tragi-comédie cette accusation trouva place, au coeur de débats au sein du parti nazi. Si nous avons eu envie de discuter aujourd’hui avec Jean-Pierre Faye et Michèle Cohen-Halimi, c’est que leur livre fait parler et résonner les faits historiques, qu’il ouvre le chantier d’une philosophie expérimentale attentive à la performativité, à la force de frappe des concepts, aux histoires, à toute la littérature refoulée qui se glisse sous la théorie la plus acceptée.









